L'actualité déferle et inonde notre quotidien en vagues successives. Elle nous touche à travers la médiasphère dont chacun d'entre nous est devenu un transmetteur voire un initiateur : téléphones portables, blogs,sms,chaînes d'information continue, radios, journaux télévisés, presse écrite, réseaux sociaux, agrégateurs,wikis..., Une information apparaît et peut vite devenir en quelques heures "l'objet du scandale", choquer, émouvoir, indigner, susciter de nombreux commentaires, voire de violents débats, avant de s'effacer aussi brutalement qu'elle est venue. Que sont ces informations devenues ? Quelles ont été les suites de ces actualités au delà de leur fonction "émotionnante" de l'instant ? Nul ne le sait vraiment. Nul ne s'en soucie guère. Il nous suffit d'avoir été rassasiés du spectacle de leur explosion en images et déchirements.
Les détails subséquents n'intéressent guère aujourd'hui les esprits formatés par le temps technologique, temps réel d'un présent perpétuel. Tout s'écrase sous la dictature de l'instant qui n'autorise aucune mise en perspective qu'elle soit du passé ou de l'avenir. Ainsi nos représentations du réel se dessinent inconsciemment à la source de cette temporalité médiatique et technologique de l'information.
La dictature de l'instant n'est que l'écume d'un présent dont nous sommes absents.
Les situations de crise sont directement impactées par ce contexte dans la mesure où elles imposent des réactions et des décisions à la fois rapides et pertinentes. Nourris par une facilité d'accès en temps réel à la quasi totalité des données disponibles sur n'importe quel sujet, nos cerveaux humains, saturés d'informations, ont de plus en plus tendance à se laisser formater par les impératifs de ce temps technologique.
L'injonction décisionnelle en situation de crise est soumise à une pression temporelle et émotionnelle de plus en plus forte. La responsabilité, la compétence et l'efficacité des décideurs résident alors dans leur capacité à replacer l'évènement qui survient dans un diagnostic global et une perspective humaine. Cela nécessite un apprentissage de réflexion, de régulation et de comportement face à l'imprévu. Cela demande un déconditionnement de la temporalité technologique et un recul critique qui impose de prendre son temps pour aller vite. Cela ne s'improvise pas.
Cela ne s'improvise pas.
Mais finalement, comme tu l'écris, que reste-t-il au reflux de la déferlante ? Si ce n'est la déferlante suivante ?
Je pense que nous sommes tous tenus par une peur partagée : aujourd'hui, tout le monde - dans la sphère économique, mais également politique, sociale, etc. - veut "à tout prix" éviter le traumatisme, au sens premier du terme : "dommage structurel ou fonctionnel irréversible". L'irréversibilité, ça c'est la grande peur. Ce qui fera disparaître même les "too big to fail", ce qui transformera durablement l'une des entreprises préférées des français en pollueur national. Pèse alors sur ces responsables de traumas une présomption de culpabilité que n'importe qui souhaite éviter car elle limite durablement la capacité à agir (qu'elle soit économique, politique, etc.).
Pour éviter l'irréversibilité, il faut se préparer à prendre les actions sincères nécessaires en cas de crise (sinon ce que j'écris plus loin n'est qu'horriblement cynique) et délivrer rapidement le message immédiatement audible. Cela ne s'improvise pas. Pour clore le procès médiatique immédiat en responsabilité. Au moins le temps que les foudres divines ne s'abattent sur quelqu'un d'autre. Au moins le temps de s'armer pour le procès médiatique en culpabilité (s'il a le temps d'émmerger avant la déferlante suivante).
Dans ce contexte, si les actions à mettre en oeuvre diffèrents d'une situation à l'autre, je trouve les (nos) messages de plus en plus stéréotypés : à toute situation de crise, je réponds (dans un ordre différent selon la situation) :
- message de responsabilité : "nous avons conscience de la situation [grave] et prenons toutes les mesures pour faire cesser le trouble" ;
- message d'empathie : "je comprends l'émoi que suscite la situation, et j'assure tous les [riverains]/[familles]/[téléspectateurs]/etc. que nous mettons tout en oeuvre pour rendre la situation inoffensive et minimiser les risques" ;
- message de sympathie ("souffrir avec") s'il y a des victimes : "je m'associe à la douleur des familles dans ces moments dramatiques".
Inondations mortelles en Charentes, les affaires volcaniques et aéronautiques, le H1N1, etc.
A ce jeu-là, nous, décideurs, sommes de moins en moins audibles. Je pense que nous sommes de moins en moins crédibles. Les journalistes qui se laissent dominés par des acteurs archi-médiatrainés et ont perdus tout sens critique et toute éthique de l'information au prix de l'immédiateté sont responsables autant que les plus cyniques des portes-paroles.
Pris dans la spirale de l'immédiateté, les médias et les communiquants ont adopté depuis des années une stratégie commune qui les a mené à leur perte : la caricature, l'ultra-simplification, le message univoque audible et compréhensible par tous. Mais ils ont perdu toute crédibilité car (Paul Valéry), ce qui est simple est faux...
Collectivement, ils n'iront jamais aussi vite que Twitter qui délivre l'information "de l'intérieur". Qu'ils abandonnent l'immédiateté. Twitter n'est que le début d'une décentralisation totale des données informatives. Personne ne leur en voudra. Qu'ils reviennent sur l'objet même de l'information (i.e. "donner forme à l'esprit") : l'analyse critique et pédagogique des situations. Il faudra certainement plus que quelques dizaines de secondes et quelques phrases choc par exposé. Mais n'en sortiront-ils pas légitimés (et donc crédibles) ?
Cela demande plus de talent, plus de courage, plus de volonté. Et cela ne s'improvise toujours pas...
Philippe B.
Rédigé par : Philippe B. | 27/04/2010 à 23:18