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03/04/2010

Commentaires

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Sarah

Concernant l'affaire Zemmour : il me semble qu'on ne doit jamais oublier qui parle et d'où il parle. En l'occurrence, Eric Zemmour a déjà une image et une réputation de réac, savamment entretenues par des interventions ponctuelles très provocatrices (sur les femmes et le féminisme, par exemple, dans son livre "Le Premier sexe", sur l'islam ça et là dans certains de ses billets d'humeur).
De tels propos dans la bouche d'un autre n'auraient pas eu la même sonorité ni le même impact. A votre avis, auraient-ils suscité le même emportement ? La question mérite d'être posée.

Pierre-Henri Castel

Mais n'y a-t-il pas un biais dans ces statistiques qu'on jugerait inadmissible ailleurs (par exemple en biologie, si on raisonnait sur des cellules cancéreuses d'un certain sous-type)?
Si (et les témoignages des policiers abondent en ce sens) on arrête systématiquement une certaine catégorie de la population parce qu'on a trouvé ou même silmplement supposé qu'elle commettait plus de délits que d'autres, il est sûr que plus on arrêtera des gens de cette sous-population, plus on va mécaniquement observer que la part de délinquants parmi eux est élevée. Non parce que les délinquants dans cette partie de la population prise en général sont en soi plus nombreux, mais parce que ce sont ceux qu'on arrête le plus, et où, par conséquent, la probabilité d'arrêter des délinquants est la plus élevée.
Maintenant est-ce que le fait de remplir les prisons avec des proportions croissantes de cette sous-partie de la population diminue le moins du monde la criminalité générale? Y a-t-il même la moindre corrélation constante entre l'arrestation massive des cibles de Monsieur Zemmour et la paix publique? Curieusement, non.
Si donc on ne corrèle pas les deux variables, on fait une erreur classique (celle de s'étonner de "tout" ce qu'on trouve sous un réverbère allumé, et de se dire que ce qui reste dans l'obscurité doit certainement lui ressembler plus ou moins). Si on les corrèle, on arrive à un résultat politiquement gênant: en contrôlant systématiquement les gens auxquels Monsieur Zemmour fait allusion, on laisse courir dans la nature la plus grande partie des voleurs. On crée même une opportunité dangereuse, celle de croire que si on n'est pas trop bronzé, les risques de se faire prendre sont plus faibles.
Dissocier, par conséquent, le taux de délinquants arrêtés appartenant à une certaine catégories facilement identifiable de la population du taux de baisse de la criminalité globlae, oublier que les deux taux doivent co-varier dans le même sens et de façon statistiquement significative, c'est bien purement et simplement favoriser une position discriminatoire, et en plus ne pas identifier les vrais coupables.
Je suggère par exemple, pour faire baisser la criminalité, d'arrêter une bonne fois tous les pauvres. Qu'on en finisse! Et s'il y a des blancs pauvres? Refusons la discrimination!

Christian Regouby

Merci Sarah de ta contribution.
Je suis d'accord avec toi. La question de la qualité et du pédigré de l'auteur d'une assertion mérite toujours d'être posée. Mais pour moi il s'agit d'un autre débat.
Ce que je cherche à souligner dans ce billet, c'est avant tout la confusion dans laquelle nous entraîne la médiasphère, entre l'énoncé de faits et le ressenti quant à l'auteur ou quant à l'interprétation desdits faits.
L'honnêteté intellectuelle implique, à mon sens, de se poser d'abord la question de la véracité du fait énoncé. De vérifier si ce qui est dit est vrai ou faux.
Pour moi, ce n'est pas de Zemmour dont il est question. Je prends cet exemple pour illustrer un mode de fonctionnement que je constate malheureusement et même dangereusement trop souvent dans les situations de crise. On interprète trop vite les faits qui sont rapportés en glosant sur la qualité, la réputation ou l'intention de l'émetteur. Ce prisme de lecture conduit à éviter d'analyser objectivement un fait à partir du moment où il est énoncé par quelqu'un dont on ne partage pas les idées ou pour lequel on n'a que très peu d'estime. C'est là une façon de se pénaliser soi-même en préférant se plonger confortablement dans le ressenti au détriment d'une confrontation avec le réel plus douloureuse, sans doute, mais autrement plus constructive et sécurisante.

Christian Regouby

Merci Pierre-Henri,

Je suis plus que sensible à la façon dont vous présentez le sujet. Vous êtes, pour moi, dans la première partie de votre commentaire au cœur de ce que j'essaie de démontrer : analysons et débattons sur les faits énoncés. Vous apportez une analyse qui remet en cause le fait lui-même dans son objectivité. Vous êtes à ma connaissance, le seul à l'avoir fait sur ce sujet. Rue89 et Libé ont eu également l'honnêteté de poser le problème en ces termes : analysons ce qui est dit pour savoir si c'est vrai ou faux. Mais ils se sont arrêtés en chemin. Vous apportez en plus un angle qui donne les moyens de réfléchir.

En revanche, même si votre démonstration, dans la deuxième partie de vos propos, me paraît implacable, je ne vois pas en quoi elle s'applique à la phrase prononcée par Zemmour, si ce n'est de donner à l'énoncé d'un fait une interprétation fondée sur l'intention supposée que l'on prête à son émetteur.

C'est là, je pense un des ferments qui nourrissent les situations de crises publiques autant que privées.

Pierre-Henri Castel

Mais c'est parce que ce que dit Zemmour n'est pas un "fait" au sens du "fait objectif". C'est le résultat d'une pratique condamnable et inefficace, c'est le "fait" au sens de ce qu'on a "fait" arriver au terme d'un processus concerté et qui me déplaît. Encore une fois, plus on arrête de noirs et d'arabes, plus il y a de chances d'arrêter des délinquants parmi eux, et plus on arrête de délinquants parmi eux, plus des gens comme Zemmour (ou la police, surtout si on la récompense au nombre de gens arrêtés) s'imaginent que les noirs et les arabes sont davantage délinquants que les autres, et qu'il faut donc les contrôler et les arrêter de préférence aux autres. Là où il y a bien moins de noirs et d'arabes à se mettre sous la dent qu'en Seine-Saint-Denis, par exemple dans le Nord, la police, pour faire du chiffre, arrête des pauvres. C'est fou comme il y a de voleurs parmi les pauvres!
Ce "fait" ne dit donc rien de la criminalité en France, mais tout d'une pratique policière biaisée et tout à fait dangereuse, dont ce "fait" est le résultat.
Qu'une formule comme "Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est un fait" n'a aucun sens objectif est si évidemment idiot, que pas un sociologue ne va perdre cinq minutes à la discuter, ni à chercher si c'est vrai ou faux; et bien évidemment, pas une seule personne qui s'occupe de statistiques judidicaires au Ministère de la justice ou à celui de l'intérieur. Je ne crois pas du tout, d'ailleurs, avoir découvert là une vérité profonde, c'est le B A BA du raisonnement en statistique sociale que de tenir compte des ratios relatifs, et du fait qu'une statistique reflète non la réalité des choses, mais l'activité (ici très intéressée)de ceux qui les recueillent. Voyez ce que mon copain Mucchielli a écrit là-dessus, sous les quolibets et les insultes, sauf, justement, des statisticiens de la justice et de l'intérieur.
Ce qu'il faut discuter, à mon avis, c'est donc bien la possibilité de tenir des propos racistes sous couvert de "faits" (de chiffres) dont on fait comme si on ne comprenait pas comment ils sont produits (calculés). Or, moi, je suis bien persuadé que Zemmour sait parfaitement bien que ce qu'il dit est faux, et il le dit de façon assez astucieuse.
(C'est super drôle de répondre à un blog, je n'avais jamais fait ça avant!)

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